Au secours, ma jument est une peste !

Pour peu qu’on baigne dans les écuries depuis assez longtemps pour avoir connu les pantalons choco-ciel et les protège-tendons Eskadron, on la connait, cette apostrophe amicale, adressée à la jument mal-aimable de l’écurie : « la pisseuse ! »

Qu’on le veuille ou non, les juments ont une réputation. Et quelle réputation ! Les plus sympa d’entre nous diront qu’il faut les « vouvoyer ». Les plus bourrus leur donneront de chouettes noms d’oiseaux, qu’on ne citera pas ici, afin de préserver vos âmes pures. Mais qu’en est-il vraiment ? La jument est-elle génétiquement prédisposée à être « une garce » ? Ou bien est-ce une croyance populaire qui ne rend service finalement qu’à… oh, bhein à personne, en fait !

Les différences entre les juments et les hongres

Demandez à n’importe quel cavalier quelle est la différence entre une jument et un hongre… Personne ne vous l’expliquera très clairement. Il y a un genre de package qui définit la « jument-attitude ». Globalement, on les décrira comme peu coopératives, émotives, pénibles, bizarres, méfiantes, bref… « très jument ». (Oh bah on est bien avancés avec ça, merci Sarah.)

Les différences réelles entre les juments et les hongres

Pourtant pour commencer, il serait peut-être bon de rappeler que les juments et les mâles présentent des attributs tangibles qui les différencient l’un de l’autre. A commencer par leurs appareils génitaux et reproducteurs. Les juments sont aussi dotées de mamelles contrairement aux mâles et elles ont des chaleurs.

All in all… On observe les distinctions femelle-mâle basiques de n’importe quel mammifère.

Au niveau du comportement, les éthologues ont noté que les femelles avaient une hiérarchie entre elles (et j’insiste sur : entre elles) basée généralement sur l’ancienneté dans le groupe (souvent sur leur âge) et unilatérale. C’est à dire que si Perle domine Carlota et que Carlota domine Biscotte, Perle domine Biscotte. Est-ce que tout le monde arrive à suivre ?

Dans un groupe social établi, les juments ont des copines (comme nous, huhu) : des partenaires privilégiées avec lesquelles elles se toilettent mutuellement. Du reste, elles évoluent de façon quasi-similaire aux autres chevaux. Si le groupe est stable, il n’y a jamais de réelle agressivité de la part des juments sauf dans le cas où la jument vient juste de mettre bas.

Les différences admises entre les juments et les hongres

Lorsque vous allez monter à cheval, ou chercher à acheter un cheval, on vous rappellera souvent que les hongres sont les plus pratiques. On vous expliquera que les juments sont plus délicates, parfois plus chatouilleuses, souvent plus compliquées à monter et à appréhender à pieds, sans parler des chaleurs.

Et si on s’assied tranquillement devant un paddock de détente en concours, ou simplement devant une reprise d’équitation en club hippique. On peut effectivement observer que beaucoup de comportements des juments valident ces propos : oreilles en arrière, attitude crispée, queue qui fouaille, juments qui peuvent rétiver, difficultés à se mettre dans le travail, réponses parfois explosives à un stimulus…

Mais… qu’en est-il des hongres ? Dans le mille : les hongres agissent pareil. Vous avez remarqué, comme d’un hongre on dira qu’il est joyeux, expressif, « un peu couillon », turbulent ou démonstratif lorsqu’il présentera ces attitudes. Alors qu’on dira de la jument qu’elle est mauvaise avec les autres et fainéante.

Tiens tiens… 🤔

Ce que disent les scientifiques à propos des juments

Les spécificités corporelles de la jument

Comme on le disait un peu plus haut, la jument est dotée d’un système reproducteur femelle, à savoir : deux ovaires et les trompes assorties, un utérus, un vagin, une vulve et bien entendu, le système hormonal qui va avec. (On compatit Tempête, on compatit…)

Qui dit plus d’organes dit… Plus de possibilité d’être victime d’inconforts, de douleurs ou de maladies. Les vétérinaires notent en effet que certaines juments sont sujettes aux kystes ovariens, aux douleurs utérines (augmentées pendant les chaleurs) mais également aux mycoses ou aux endométrites. (On fait dans le glamour aujourd’hui, vous avez vu… oui mais il faut en parler, alors on en parle !)

Les spécificités hormonales de la jument

Le cycle des chaleurs de la jument est régulier. On considère qu’il dure 19 à 22 jours en continu, pendant les saisons chaudes, c’est-à-dire du début du printemps jusqu’à la fin de l’automne.

Lorsque les jours raccourcissent, le cycle entre en sommeil jusqu’au moment où les jours recommenceront à rallonger (la chance !). On appelle cette période l’anestrus, en opposition à l’œstrus, le cycle. Ce petit miracle de la nature permet en fait aux juments de ne surtout pas avoir à mettre bas en plein hiver. En effet, le vent, le froid, la pluie, la difficulté à trouver de la nourriture sont autant d’entraves à la survie d’un poulain dans la nature.

Dans les faits pourtant, certains éleveurs n’hésitent pas à mettre leurs juments sous lampes pour réveiller l’œstrus, lors des périodes de sommeil. SYMPA, on adore !

Ce que nous dit l’Histoire à propos de la jument

En parlant de reproduction, à l’époque ou la castration n’avait pas encore été inventée… Devinez qui allait majoritairement travailler au champ et faire la guerre ? La peste de jument, bingo !

Pour la petite anecdote, historiquement, les nomades de la péninsule arabique utilisaient plutôt des juments pour leurs raids. Pourquoi ? Parce que les entiers, dans toute leur finesse, appelaient les chevaux des caravanes attaquées… 🤦‍♀️ tandis que les juments restaient silencieuses. Un point pour la team jument !

Depuis l’avènement des sports équestres, cela dit, la jument évolue à haut niveau aussi bien que les hongres et les entiers. Leurs carrières pouvant cela-dit être entachées de contre-performances, notamment aux moments des chaleurs ou à la suite d’un arrêt pour poulinage.

D’où vient la réputation des juments-lionnes ?

Puisque nous avons vu que les principales différences entre les juments et les hongres étaient dues à leurs appareils génitaux et à leurs systèmes hormonaux… Techniquement, rien ne laisse présumer que la jument serait plus ou moins mauvaise que le hongre !

La jument souffre pourtant bien de cette image de garce chouineuse et désagréable qui lui colle à la peau. Mais alors, d’où ça vient ?

De deux choses l’une…

L’impact de l’éducation

Bien que quelques juments puissent souffrir de leurs chaleurs et être irritables ou facilement distraites pendant l’œstrus, elles n’en restent pas moins bien plus gérables qu’un mâle reproducteur – et ce, peu importe la période de l’année.

Il existe cependant une corrélation entre les attentes du cavalier ou du soigneur, et le comportement observable de la jument. D’un point de vue scientifique et en tenant compte des systèmes d’apprentissages, l’hypothèse la plus plausible est la suivante :

Dans la mesure où la jument est connue pour ses sautes d’humeur… on admet qu’elle en a ! Et on la laisse les avoir.

L’impact du comportement de l’humain

On crée ainsi, en tant que cavaliers ou que soigneurs des tolérances, des souplesses, face à certains comportements, qu’on aurait immédiatement éteint chez un mâle ou un hongre. Une réaction de fuite lorsqu’on touche une partie du corps, une morsure, un jeté de postérieur ou d’antérieur, des couinements, des mimiques d’agression… j’en passe ! Sont autant de comportements que nous laissons couler pour nos juments… parce qu’elles sont des juments. (et aussi parce que vraiment avec ce pôti’ nez, comment résister ? 😍)

De la même manière, lorsqu’à cheval ou à pieds, on anticipe un mouvement, une réaction ou une défense on finit par créer une routine, un enchaînement de stimuli qui met le cheval exactement dans la posture à laquelle nous nous attendions… souvent la mauvaise, dans ce cas précis !

Des schémas discriminants assez familiers…

Si finalement la majorité des comportements des juments jugés comme dérangeants sont induits directement par l’humain… Alors qu’est-ce que ça veut dire ?

L’hypothèse et l’ouverture que je vous propose risque de vous faire faire des saltos dans votre salon, je préfère vous prévenir tout de suite : attention, contenu féministe ! ⚠️

Pour une même action et un même comportement, on le qualifiera une jument de « susceptible et caractérielle » quand on dira d’un hongre qu’il est « démonstratif et qu’il sait ce qu’il veut »… rings a bell? Pour ceux qui n’ont pas encore raccroché les wagons, j’explique !

Le vrai défaut des juments… c’est d’être des femelles. Et dans un sport régi principalement à haut niveau et historiquement par des hommes, les petites valeurs insidieuses patriarcales sont venues s’implanter bien comme il faut, jusque dans nos cerveaux de primates. Ainsi à comportement équivalent, on accorde des qualificatifs positifs aux hongres et des qualificatifs péjoratifs aux juments.

La jument, cet être incompris.

Tout ça pose de réels problèmes de fond, notamment dans la prise en charge du bien-être, de la douleur, des émotions.

Parce qu’on a beau les aimer de toutes nos forces, les stéréotypes intégrés feront que malgré nous, on ignorera plus facilement une jument qui démontre des signes d’inconfort (au niveau du dos, du passage de sangle, des flancs par exemple), plutôt qu’un hongre qui transmet les mêmes informations.

Dans une interview que j’ai lu à propos du sexisme au travail (et que je n’arrive plus à retrouver) une personne disait qu’à poste équivalent, et d’autant plus sur les postes à responsabilités, on regardait les hommes comme des individus, et les femmes comme des femmes… Et je trouve que cette citation s’applique particulièrement ici…

Et vous, vous en pensez quoi, ce serait chouette, qu’on laisse nos juments être des chevaux… non ?

Bibliographie

6 réponses à “Au secours, ma jument est une peste !

  1. En effet on a tendance à qualifier différemment les mêmes comportements en fonction du sexe du cheval. Les juments sont immédiatement des pestes quand les hongres/étalons ont du caractère. Au final on extrapole différemment sur les dessous d’un même comportement, les juments sont fourbes et les mâles s’expriment juste.
    Nécessairement, ça doit jouer dans l’éducation… Les clichés s’auto-entretiennent.
    En tout cas super article, j’ai appris pas mal de trucs, merci beaucoup 🙂

  2. Je suis vraiment flattée d’avoir pu le lire en avant première, et franchement, j’adore ce texte, plusieurs fois je me suis dit “mais pourquoi vous aimez pas tel ou tel cheval”, on me disait que c’était a cause du caractère de jument, pourtant, quand on les traite comme des chevaux normaux, tous ces caractères diminuent fortement, je sais que je ne fais pas de différence entre une jument, un hongre et un étalon, et au final, des problèmes récurrents chez certaines juments ou étalons ne le sont pas toujours, tout dépend comment on considère le cheval, si on le considère a part entière comme tel ou si on le prend pour un “difficile” ou je ne sais quoi, je suis vraiment ravie d’avoir pu le lire avant, tout ce que j’ai a te dire, c’est que c’est vraiment bien écrit, bien expliqué, je ne peux être que d’accord avec toi, et voilà, juste j’adore 🥰🥰🥰

    1. Merci Léa ! Et encore merci pour ta première lecture attentive, c’est toujours agréable de pouvoir avoir quelqu’un qui prend le temps de lire d’abord avant de le poster à tous ! Merci encore 😘

  3. Mon dieu le nombre de fois où j’ai entendu “oh mais quelle peste! Une vraie jument celle là, une morue”
    Comme si toute les juments étaient similaires… du coup malheureusement pour beaucoup trop de gens une jument qui, par exemple, mord au sanglage c’est normal, c’est juste qu’elle est de mauvaise humeur…alors qu’on emmènerai un hongre chez l’ostéopathe!
    Et la solution pour beaucoup c’est de les mettre sous Régumat comme ça plus de soucis hormonal…

    1. Autant je n’ai rien contre les traitements hormonaux pour les juments qui en on besoin, autant comme toi je suis sidérée de voir à quel point la prise en charge de la douleur sur les juments est mauvaise, à quel point leurs comportements sont réduits à de l’hysterie ou de la susceptibilité. C’est ahurissant de voir que le combat s’étend jusque dans le bien être pour nos animaux finalement 😳

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *