Chevaux jetés les uns contre les autres, objectifiés. Piste trop petite, dresseurs absents. Ex Anima, le spectacle de la honte.

Tableaux dérangeants. Malaise. Bartabas livre un ultime spectacle : le spectacle de trop. Retour sur mon expérience sous le chapiteau Zingaro pour Ex Anima.

Je vais vous livrer cet avis comme un témoignage. Ce sera peut-être brouillon, mais je ne sais toujours pas, trois jours après, ranger ce que j’ai vu à l’intérieur de ma tête.

Nous sommes le 18 aout 2019, il est 20h56, il pleut. Mon ami, et moi, attendons notre tour pour pénétrer dans l’immense tente noire de Zingaro. On nous demande d’entrer sous le chapiteau dans le calme, ce que nous faisons. Une fois dans les tribunes, les odeurs d’encens nous prennent rapidement à la gorge. On a les yeux qui brûlent. Au loin d’autres spectateurs commencent à tousser à cause de la fumée. On ne sent pas l’odeur des chevaux. En fait, on ne sent rien.

Bons élèves, nous avons éteint nos téléphones et nous faisons silence, comme on nous l’a demandé. Au milieu de la piste, quelques ombres bougent. Pour ceux d’entre nous qui ont les yeux qui s’habituent plus facilement à l’obscurité, on distingue des chevaux.

Tout le monde a pris place, tout le monde s’est tu. Les musiciens entament leur partition. Mon ami à ma droite se tortille sur sa chaise. L’odeur persistante du papier d’Arménie qui brûle le dérange. Je lui explique : « c’est ça aussi, Bartabas, rien n’est laissé au hasard, même pas l’odeur tu vas t’habituer ne t’inquiète pas ».

Enfin la piste s’éclaire, au centre, des chevaux criollo. Le premier tableau est étrange. Rien ne se passe. Je tente de discerner dans la scène un peu de la grâce que je connais des précédents spectacles de Bartabas, mais rien. Rien. Un dresseur vêtu de noir passe de temps en temps ramasser le crottin. Une ombre. Au bout de cinq longues minutes, la lumière s’éteint.

Les tableaux s’enchaînent, sans lien apparent les uns avec les autres. Une oie traîne un coq empaillé. Une mule et un âne sont tournés en ridicule sur un choix musical plus que douteux, cinq chevaux entrent en piste munis de masques à gaz datant de la Première Guerre Mondiale, rappelant L’autre Hécatombe

Plus tard, en me forçant pour comprendre ce que j’ai vu, j’essaie tant bien que mal de me persuader que Zingaro a voulu retracer l’histoire de la relation des chevaux entre eux puis des chevaux avec les hommes.

De scène en scène, je sens mon ami se tendre. Il n’est pas à l’aise. Je ne suis pas dans mon élément non plus. Tout me semble faussement organisé. Approximatif. Je suis perdue devant certains actes des dresseurs envers les chevaux. J’essaie de me convaincre que tout va bien. « C’est Bartabas, il sait où il veut nous emmener. »

La lumière revient. Jaune. La fumée recouvre la piste. On fait entrer un Irish Cob harnaché avec un équipement que je ne connais pas. Une poulie fait descendre une immense chaîne du haut du chapiteau au bout de laquelle pend un crochet. Autour de lui, quatre dresseurs portant des casques de mineurs l’attachent. La chaîne se tend. Et puis l’Irish Cob se soulève. Il est à un mètre du sol. La poulie le fait tourner sur lui-même. Je me demande pourquoi on inflige ça à ce cheval de trait, écrasé par son propre poids dans ce harnais qui n’est pas adapté pour l’élever au-dessus du sol. La poulie continue de fonctionner, l’Irish Cob bai tourne sur lui-même, encore et encore. A vu d’œil, il est à sept mètres du sol lorsque la chaîne le stabilise enfin.

On le laisse là-haut. Il pend dans le vide. Son abdomen forme un bourrelet par-dessous la langue de cuir qui le maintient en l’air. Son ventre est tellement comprimé que son appareil génital sort du fourreau. Sa respiration est poussive. 600 kilos de muscle se balancent au-dessus du vide dans un silence de mort. On finit par le descendre, on lui donne une friandise. La scène se termine.

Je suis de plus en plus mal à l’aise. Le caractère dangereux des scènes me tord le ventre et je commence à me demander ce que je fais ici.

Et puis entrent en piste des petits entiers, six. Ce sont les petits poneys welsh, que nous avions vu sur le chemin jusqu’à nos escaliers. Rien ne se passe. Au milieu, l’un deux, bai pommelé avec une étoile en tête, présente tous les signes de panique que je connais des chevaux. Il a les quatre pieds vissés au sol, la respiration est saccadée, ses yeux envoient tous les signes de détresse qu’il est capable d’envoyer. Je ne comprends pas. Les autres ont l’air relativement calme. Mais celui-ci semble s’inquiéter. La musique commence. Rien. Elle s’intensifie : rien. Les dresseurs avancent vers les poneys et commencent à les rabattre les uns sur les autres. Première scène de rixe. Il y a de toute évidence deux étalons très dominants dans cette bande : un gris et l’autre noir. Quelques couinements retentissent. Je ne comprends pas le propos du tableau.

Puis l’un des entiers, un poney noir, attrape un poney alezan crin lavés. Hennissement de terreur. Le cri du poney alezan me déchire les tripes, j’ai le cœur qui rate un battement. Je connais trop les chevaux pour ignorer ce qu’il vient de se passer : on les pousse à se battre. Les dresseurs les mettent en cercle sur la piste, au galop. Le poney noir attrape le poney alezan au garrot une seconde fois. Le hennissement de l’alezan est perçant. Je me glace en apercevant du sang perler au loin, sur le garrot de ce petit poney welsh. Ils continuent de galoper, pris de panique le petit bai pommelé du début saute le pare-bottes de la piste et galope sur l’estrade qui sépare la scène des gradins. Le public se fige. Il redescend. Pas d’accident.

J’apprendrai plus tard par une amie que trois soirs plus tard, l’un des poneys sautera lui aussi sur le pare-botte, tombera et restera une minute sur le dos, tremblant avant de laisser retomber ses jambes. On connaîtra la suite le lendemain : le poney s’est éteint.

Après cette scène, le soir du 18 août, ç’en est trop. Nous partons. Je demande à mon ami de rassembler ses affaires. Nous sommes obligés de cheminer dans le noir. Une personne de l’équipe nous demande pourquoi nous voulons partir « Je ne me sens pas bien, je dois sortir », je lâche. Avec du recul, j’aurais voulu hurler. J’aurais voulu leur demander s’ils trouvaient que ce qu’il se passait  était normal. Mais rien. Je suis vide, avec la sensation d’avoir été salie et rendue complice d’une violence malsaine à laquelle tant d’autres – par ignorance, surement – applaudissent.

Nous ne verrons donc pas la fin de la manifestation. En rentrant, je posterai plusieurs messages sur Instagram pour partager mon ressenti, et j’apprendrai par d’autres personnes présentes ce soir-là et à d’autres représentations que la dernière scène est une saillie d’une jument de bois par un entier lâché sur la piste. Sans regret.

Dans mes souvenirs, Bartabas était un grand homme. Un metteur en scène de talent. Je me souviens m’être émerveillée devant les jeux de lumière et de fumée de Calacas, avoir pleuré pour Elégie. Je me souviens avoir parlé longtemps à mon ami du grand écuyer Bartabas, de son œil avisé, de ses décisions clivantes, de son art de la scène acéré.

Aujourd’hui, je ne sais toujours pas faire le tri mental des images qui restent dans ma tête. Je ne peux toujours pas répondre aux questions : Pourquoi ? Dans quel but ? Rien n’a de sens. Tout est vide. Ex Anima, ultime spectacle se détache par sa violence et son snobisme.

S’il y a une portée artistique à tout ceci qu’on me l’explique. Je suis déçue, choquée et triste. J’aime le spectacle équestre. J’aime la complicité des chevaux et des dresseurs, le travail de titan caché derrière la moindre scène, la magie des chevaux qui dansent sur la musique. Je n’ai rien trouvé de tout ça dans Ex Anima.

Zingaro, je ne veux plus de toi.